• Autour du galet 7...

    Pierres et ruissellements

     

     

     

    Au premier voyage, il ne vit pas de quoi était fait le chemin.

    Il marchait, déséquilibré, dans la nécessité de s’orienter, sans connaître les parcelles de terre où ses pas le menaient.

    Il était chargé de mots, des sacoches de mots, entassés, empilés, enveloppés, reliés, triés, identifiés, vérifiés au sceau des érudits.

    Il les portait tous sans en connaître aucun.

     

     

    Au deuxième voyage, il regarda les éléments du monde. Il démêla les serpents des racines, il différencia les fruits des pierres rondes, il s’interrogea sur les feuilles des arbres et les milliers de feuillets qu’il avait à son dos.

    Il se laissa aller à humer, à décomposer le paysage, à tourner et retourner la nature.

    Dans le même temps, l’idée de faire vivre les mots pour nommer les choses fit son chemin puis l’habita tout entier. A ceux qui étaient enfermés dans son sac, se mêlèrent les cailloux sur lesquels son regard butait, et qui lui semblaient receler des significations palpables.

     

     

    Au troisième voyage, il consulta les écritures du monde.
    Il s’immergea dans les calendriers, les cartes, les prospectus, parfois, dans le dictionnaire et quelques atlas.
    Il se posa des questions qu’il formula par des onomatopées, des frémissements des narines et des petits signes de jubilation.
    II croisa d'autres marcheurs qui étaient occupés à regarder des choses de la nature et de l'esprit, invisibles à l'oeil nu.
    Toute cette agitation se produisait, en silence, dans la compagnie des pierres.
    Il s’enhardit à lire avec les codes établis et se confectionna des outils d’investigation : des échelles pour voir plus loin, des pelles et des pioches pour creuser plus profond.
    Il s’inventa une brouette d’archéologue, de bâtisseur, de maître d’ouvrage, pour porter son aventure.


     

    Au quatrième voyage, il prit, sur le chemin, ce qui mêlait le plus, l’air, l’eau et la terre.
    L’objet de sa découverte fut, ainsi, la fleur de molasse semblable à la rose des vents. Il en fit son sujet de recherches, sa question fondamentale. son noeud pour ne pas oublier.
    En l’observant, il saisit que le temps savait faire son œuvre et sut que la vie et la mort étaient la sienne.
    Il entreprit de marcher pas à pas et de marquer, chaque étape, d’une récolte minérale. Il accumula ainsi des voyages de galets et de coquillages, de concrétions de sable, d’empreintes animales et végétales.
    Il décida de bâtir un sens à son existence, quelque chose d'inconnu encore, qui le dépasserait. Son édifice aurait l’âge de sa naissance et de sa mort et la longévité de la matière.


     

    Au cinquième voyage, il déambula entre ses trouvailles. Puis, il survola des villages, des arbres, des tours, des temples.
    Il s’infiltra entre les pierres, dévala des traboules, plongea sous des arcades , se hissa au sommet des corniches, réapparaissant à tous les frontons.
    Il tissa des racines, fit pousser des arbres et laissa se déployer sa grande animalerie.
    Cela ouvrait les ailes, se postait au seuil des fontaines et des monuments, veillait des sentinelles, formait des pyramides avec les mollusques et les éléphants.
    Aux quatre points cardinaux, se révélaient les façades de l’univers.
    Il fit tenir ensemble les éléments disparates de la terre, trouva une place à ce qui avait une forme indéfinissable, assembla de curieuses créatures en défiant les lois de l'équilibre.
    Il mesura du regard la petitesse et la grandeur de toute chose.

     

     

    Au sixième voyage, il retrouva les mots qu’il portait dans son sac, depuis toujours. Il ouvrit des enveloppes et découvrit des messages. Il y trouva aussi ses pensées, recueillies peu à peu.
    La fragilité du papier ne lui avait pas échappé. Maintes fois, les piles de lettres qu’il était chargé de remettre à leurs destinataires, avaient pris l’eau. L’encre avait coulé, les mots s’étaient délavés.
    Il lui fallait un support d’écriture à la mesure de ce qu’il voulait transmettre : les signes de l’énergie vitale.
    Il connaissait bien la composition des roches. Il choisit celles qui résisteraient à l’effritement. Sur des pierres plates, il grava durant des années.
    Il travailla au burin comme au stylet.


     

    Au septième voyage, il abandonna ses plans, ses échafaudages et tous les brouillons de notes écrites sur des carnets.
    Pensant avoir fait de son mieux avec ses mains, il regarda les nouvelles images qu’il avait créées et se dit qu'il était temps de mourir.
    Dans son tombeau, son corps fut visité par la petite animalerie, démailloté par les racines, réduit en milliers de fragments se mêlant à la terre.
    Depuis, la pluie ruisselle sur son œuvre, sculptant de nouvelles figures.
    On y approche l’énergie de l’eau, la force des oiseaux, la placidité des fauves, la jovialité des bêtes à cornes,  la docilité des reptiles, l’exubérance des arbres, les enroulements de coquillages, le souffle du vent, la fluidité du sable.
    On y découvre des lettres disséminées pour des lectures aléatoires, configurations plastiques des nouveaux calligrammes .

     

     Andrée Wizem 

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